Quelle place pour le travail dans notre société

Quelques réflexions suite à la généralisation de la « Garantie Jeunes »

par Décret du 23 décembre 2016

Consulter l'article PDF

La Loi Travail a discrètement consacré une vision particulière de la place du travail dans notre société, curieusement sans aucun écho médiatique, ni pour soutenir, ni pour combattre cet article 46, devenu article L 5131-3 de notre Code du Travail. Le décret d'application a certes été publié pendant les fêtes de Noël, mais ce silence est surprenant si l'on pense aux débats suscités par cette loi pendant plusieurs mois au Printemps.

Un autre sujet d'étonnement est que cette disposition est loin d'être une mesure d'essence libérale, ce qui a été - et continue d'être - reproché à cette Loi.

De quoi s'agit-il ?

La garantie Jeunes a pour objet, notamment, la mise en place d'une garantie de rémunération pour  les jeunes de 16 à 25 ans. Il est à rappeler que cette catégorie d’âge ne pouvait bénéficier du RSA (revenu de solidarité active). L'allocation sera versée par les missions locales pour l'insertion des jeunes.

La mise en place de cette allocation et son objectif affiché de permettre l’insertion des jeunes pose question : insertion où ? Dans la société, manifestement, pas dans le monde du travail.

Notre système de protection sociale offre déjà de très nombreuses garanties, protégeant les plus fragiles d’entre nous confrontés à différentes difficultés, et nous ne devrions pas être étonnés de la création de ce droit supplémentaire.

Mais cette allocation cible les plus jeunes individus de notre société, en partie des mineurs encore sous la responsabilité de leurs parents. Est-ce un bon message à envoyer à ceux qui n’ont pas eu le temps de démarrer leur vie professionnelle ? Que signifiera la notion de rémunération pour ces jeunes si au point de départ de leur autonomie elle n'est plus liée au travail ?

Le travail n'a t-il donc que des aspects négatifs pour être ainsi écarté au plus jeune âge ?

Des universitaires britanniques, Robert et Edward SKIDELSKY, ont réfléchi à cette problématique et publié un article très commenté, et critiqué, ayant influencé les idées les plus récentes sur les évolutions de notre protection sociale européenne.

Ces auteurs rappellent d'abord que l'économiste KEYNES, grand inspirateur de nos dirigeants contemporains, prédisait au cours des années 1930, une diminution très importante du temps de travail, liée aux nouvelles technologies et à une répartition équitable des richesses produites entre tous. Il n’y aurait alors qu’un seul problème à résoudre : comment occuper ce temps disponible ?

Les consorts SKIDELSKY développent alors un éloge appuyé des loisirs, qu'ils opposent à la notion d'oisiveté : le temps libre, non rémunéré, favoriserait la créativité et l'innovation, et l’épanouissement personnel des individus, précisément parce qu’il serait délivré des contingences matérielles, et notamment du désir de gagner toujours plus d’argent.

De nombreuses critiques se sont élevées, argumentant au contraire que l'absence de travail conduirait les individus à l'ennui, à la dépression et à la bouteille, prenant – poétiquement - à témoins les plus célèbres romans russes contemporains.

Pour répondre, nos universitaires britanniques ont alors pris en exemple les sociétés antiques athénienne et romaine, dont notre civilisation européenne est issue : les citoyens de cette époque n'étaient pas productifs et pouvaient donc se consacrer à des activités de haut niveau intellectuel : la philosophie, la littérature, l’histoire, la politique.

Nous devrions donc être en mesure dans nos sociétés occidentales de reconnaitre que nous avons atteint un degré de satisfaction matérielle suffisant, et accepter de nous consacrer désormais à des activités plus intellectuelles, artistiques ou spirituelles.

Certes, mais avec quels esclaves pour produire si l’on se conforme au modèle antique ? Des robots ?

Si l’on suit cette théorie, et l’évolution inéluctable de notre société selon elle, la garantie jeunes est-elle une étape vers la mise en place d'une garantie de rémunération universelle pour tous ?

Et les jeunes en formation par l’apprentissage ?

A titre de comparaison il sera relevé qu'un jeune de 16 ans qui débute une formation en qualité d’apprenti sera payé 370,07 euros pour la première année...alors que la Garantie Jeunes est d’un montant de 470,95 euros.

Est-il bien juste et raisonnable de fixer un montant plus faible pour la rémunération d'un travail que pour une aide sociale ? N’y a-t-il pas à craindre un désintérêt pour cette formation, déjà fortement en diminution depuis quelques années (-8% en 2013 ; encore – 3 % en 2014 et une légère remontée depuis), ce qui n’est pourtant pas l’objectif affiché.

 

 

Maître Mathilde GAUPILLAT-REBOURSEAU

Avocat à la Cour

Spécialiste en droit du travail et protection sociale

Lire la suite
  • Maître Mathilde GAUPILLAT-REBOURSEAU